En France, peut-on empêcher une IA d’utiliser la voix d’une star ?

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Alors que les intelligences artificielles deviennent capables de cloner n’importe quelle voix en quelques secondes, les stars françaises peuvent-elles vraiment protéger leur timbre vocal ? Entre droit à l’image, droit d’auteur et vide juridique, la question passionne autant qu’elle inquiète.

La voix comme signature personnelle

Votre voix vous appartient-elle vraiment ? Sur le plan juridique, c’est moins évident qu’il n’y paraît. En France, la voix d’une personne n’est pas protégée de la même manière qu’une œuvre musicale ou une photo. Pourtant, elle fait partie intégrante de notre identité. Pour une célébrité, c’est même un outil de travail.

Le Code civil français protège le droit à l’image et le droit au respect de la vie privée. Par extension, les tribunaux reconnaissent depuis plusieurs décennies que la voix constitue un attribut de la personnalité. Concrètement, personne ne peut utiliser la voix d’une star sans son autorisation préalable, que ce soit pour une publicité, un doublage ou un album.

Mais voilà : les IA génératives bouleversent complètement cette logique. Ces technologies ne se contentent pas d’enregistrer ou de diffuser une voix existante. Elles la recréent, la synthétisent, la imitent. Et c’est là que le droit français commence à montrer ses limites.

Quand l’IA clone sans demander la permission

Imaginez qu’une application utilise des extraits d’interviews disponibles sur YouTube pour générer une version synthétique de la voix de Marion Cotillard ou de Omar Sy. Techniquement, c’est possible aujourd’hui avec quelques minutes d’enregistrement. Juridiquement, c’est plus flou.

La jurisprudence française considère que l’utilisation commerciale d’une voix reconnaissable sans accord constitue une atteinte au droit à l’image (ou plutôt au droit à la voix, par analogie). Plusieurs affaires ont déjà donné raison aux célébrités. On se souvient notamment de l’affaire impliquant Nathalie Baye, dont la voix avait été utilisée sans autorisation pour une campagne publicitaire dans les années 2000.

Les zones grises du machine learning

Mais avec l’IA, tout se complique. Les modèles de synthèse vocale apprennent à partir de milliers de voix différentes. Ils ne copient pas : ils généralisent, extrapolent, recombinent. Si une IA produit une voix qui ressemble à celle d’une star sans avoir été explicitement entraînée sur ses enregistrements, peut-on vraiment parler de contrefaçon ?

Les avocats spécialisés en propriété intellectuelle se grattent la tête. Certains plaident pour une extension du droit voisin, d’autres pour la création d’un droit sui generis applicable aux attributs numériques de la personnalité. En attendant, le vide juridique profite surtout aux plateformes.

Les recours possibles aujourd’hui

Malgré ces incertitudes, une célébrité française dispose de plusieurs leviers pour se défendre. Voici les principaux :

  • L’action en atteinte au droit à l’image (article 9 du Code civil) : applicable si la voix est suffisamment reconnaissable pour identifier la personne
  • La concurrence déloyale : si l’utilisation de la voix crée une confusion dans l’esprit du public et cause un préjudice commercial
  • Le parasitisme : lorsqu’un tiers profite de la notoriété d’une star sans investissement propre
  • La contrefaçon : si la voix a été enregistrée dans le cadre d’une œuvre protégée par le droit d’auteur

Ces recours existent, certes, mais ils nécessitent de prouver le préjudice, d’identifier le responsable et de mener une procédure souvent longue et coûteuse. Face à une startup basée à Singapour qui propose de cloner n’importe quelle voix, bonne chance.

Et les deep fakes vocaux ?

Les choses deviennent carrément problématiques avec les deep fakes audio. Certaines applications permettent désormais de faire dire n’importe quoi à n’importe qui. Le préjudice n’est plus seulement commercial, il devient réputationnel, voire psychologique.

La loi française punit la diffusion d’images ou de vidéos truquées sans consentement, mais le texte ne mentionne pas explicitement l’audio. Une faille que le législateur devra combler rapidement.

Vers une protection renforcée ?

Plusieurs pistes sont actuellement explorées au niveau européen. Le règlement sur l’intelligence artificielle, adopté en 2024, impose une transparence sur les contenus générés par IA. Les systèmes devront indiquer clairement quand une voix est synthétique.

Mais cela suffira-t-il ? Pas sûr. Aux États-Unis, plusieurs États ont déjà adopté des lois spécifiques protégeant le droit à la voix contre l’utilisation par des IA. La Californie a même créé un droit post-mortem sur la voix, transmissible aux héritiers pendant 70 ans.

En France, le débat commence à peine. Les syndicats d’artistes réclament une protection explicite. Les juristes appellent à une refonte du cadre juridique. Les plateformes, elles, jouent la montre en proposant de l’autorégulation. On connaît la chanson.

Protéger sa voix : mission impossible ?

Pour l’instant, une star française qui souhaite protéger sa voix doit multiplier les précautions. Déposer ses enregistrements auprès d’une société de gestion collective, surveiller le web avec des outils de détection, réagir vite en cas d’usage frauduleux. Certains artistes commencent même à enregistrer leur voix dans des conditions contrôlées pour pouvoir prouver l’antériorité de leurs enregistrements.

Mais soyons honnêtes : la bataille est inégale. Les technologies évoluent plus vite que le droit. Et tant que les plateformes ne seront pas tenues responsables des contenus générés par leurs utilisateurs, le Far West continuera.

Alors oui, en théorie, on peut empêcher une IA d’utiliser la voix d’une star en France. En pratique, c’est une autre histoire. Et c’est bien là tout le problème.