Le directeur de la stratégie digitale de France Télévisions, Skander Ben Attia, a accepté de nous parler de la mutation du service public audiovisuel. Entre concurrence de Netflix et modernisation technologique, le groupe cherche sa place dans l’ère du streaming. Un défi qui nécessite des investissements massifs et une refonte complète de l’expérience utilisateur.
Un virage stratégique face aux géants du streaming
Quand on évoque France Télévisions aujourd’hui, on pense encore aux journaux télévisés et aux programmes traditionnels. Pourtant, dans les couloirs de l’avenue du Président Kennedy à Paris, une révolution s’opère discrètement. Skander Ben Attia ne mâche pas ses mots : le modèle linéaire est en déclin, et le service public doit s’adapter ou disparaître.
La consommation audiovisuelle a radicalement changé ces dernières années. Les jeunes regardent de moins en moins la télévision classique. Selon les chiffres que nous avons pu consulter, les 15-34 ans passent désormais plus de temps sur YouTube et les plateformes de streaming que devant le direct télévisé. Face à cette réalité, France Télévisions ne peut plus se contenter d’être un diffuseur traditionnel.
Le responsable explique que la transformation implique bien plus qu’un simple changement de support. Il s’agit de repenser entièrement la relation avec le public. L’utilisateur doit désormais choisir quand et comment il consomme le contenu, une approche diamétralement opposée à la programmation imposée du passé.
france.tv : plus qu’un rattrapage, une vraie plateforme
La plateforme france.tv existe depuis plusieurs années, mais avouons-le, l’interface n’avait rien d’impressionnant jusqu’à récemment. Ben Attia reconnaît ces lacunes initiales. Le service était perçu comme un simple outil de rattrapage, pas comme une destination en soi.
Les chantiers techniques en cours
Les équipes travaillent actuellement sur plusieurs axes d’amélioration :
- L’ergonomie de l’application : navigation plus intuitive, recommandations personnalisées basées sur l’intelligence artificielle
- La qualité de diffusion : déploiement progressif de la 4K et amélioration du système de compression vidéo
- La synchronisation multi-écrans : possibilité de commencer un programme sur télévision et le continuer sur smartphone
- L’accessibilité : sous-titrage automatique et audiodescription pour tous les contenus
Ces améliorations techniques nécessitent des investissements conséquents. Le budget alloué à la transformation numérique de France Télévisions atteindrait plusieurs dizaines de millions d’euros par an, selon nos informations. C’est beaucoup pour un service public, mais peu comparé aux milliards que dépense Netflix en infrastructure.
Un catalogue à enrichir
Avoir une belle interface ne suffit pas. Il faut des programmes que les gens veulent regarder. Ben Attia insiste sur la nécessité de produire des contenus originaux, pensés dès le départ pour le streaming. Des séries comme « Parlement » ou « Le Flambeau » ont été conçues avec cette logique, et les résultats sont là : plusieurs millions de vues sur la plateforme.
Le directeur mentionne également les partenariats avec des créateurs indépendants. France Télévisions ouvre ses portes à de nouvelles plumes, de nouveaux réalisateurs qui ne correspondent pas forcément au moule traditionnel du service public. Cette ouverture est peut-être ce qui manquait depuis des années.
Les obstacles d’un service public dans un marché privé
Transformer France TV en plateforme de streaming soulève des questions. Comment rivaliser avec des acteurs qui investissent des sommes colossales ? Netflix dépense plus de 15 milliards d’euros par an en production de contenu. Disney+ bénéficie d’un catalogue centenaire. Amazon peut se permettre des pertes pendant des années.
Ben Attia défend l’atout de la proximité : France Télévisions connaît le public français, ses attentes, ses références culturelles. Les plateformes américaines produisent pour un marché mondial, ce qui dilue parfois la pertinence locale. Un argument séduisant sur le papier, mais suffisant ?
Autre difficulté : la publicité. Les plateformes de streaming privées peuvent se permettre des modèles sans pub pour ceux qui paient. France Télévisions doit jongler entre financement public et recettes publicitaires, sans pouvoir vraiment satisfaire ni les puristes du service public ni les adeptes d’une expérience premium.
Quelle identité pour un média public en 2025 ?
Au-delà de la technique et de la stratégie, reste une question fondamentale : que doit être France Télévisions aujourd’hui ? Un service universel accessible à tous ? Une alternative culturelle aux plateformes commerciales ? Un laboratoire d’innovation ?
Skander Ben Attia plaide pour un mélange des trois. Le service public doit rester accessible gratuitement, proposer une offre culturelle exigeante tout en s’autorisant du divertissement populaire, et innover technologiquement pour rester pertinent. Un équilibre délicat qui nécessite des arbitrages permanents.
Les prochains mois seront déterminants. France Télévisions lancera de nouvelles fonctionnalités sur france.tv, notamment un système de profils utilisateurs plus poussé et une refonte complète de l’application mobile. Le pari est ambitieux : faire de la plateforme publique un réflexe quotidien pour les Français, au même titre que les mastodontes américains.
Reste à savoir si les moyens suivront les ambitions. Car transformer un paquebot institutionnel en startup agile demande plus que de la bonne volonté. Cela nécessite un soutien politique durable, des budgets cohérents et une autonomie de gestion que le service public français peine parfois à obtenir.






